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Chateaubriand enfant imaginait l’Auvergne comme « un pays bien loin, bien loin, où il y avait des choses étranges ». Jusqu’au siècle dernier, le haut Cantal fut une région assez retirée, d’accès difficile. Il n’est pas étonnant que les croyances populaires, transmises par la tradition orale, soient restées si longtemps vivaces. Le chemin de fer d’abord, l’automobile et l’avion, toute cette mécanique déchaînée sur terre et au ciel, les ont peu à peu dépoétisées, détruites, précipitées dans l’oubli. Inquiétantes et ravissantes à la fois, elles étonnèrent mon âme d’enfant. Le temps a fui, l’automobile et la lumière des phares ont définitivement chassé ce peuple d’esprits. Que reste-t-il de cette tradition orale, que d’aucuns ont nommée avec justesse « littérature d’illettrés » ? Peu de choses, en vérité. C’est bien dommage… Jacques Mallouet
Le village ruiné de l'Oùpilhero (Collandres)
Si, au départ de Valette, le promeneur remonte la haute vallée de la Sumène et gravit la rude pente de la croupe boisée dominant le village de Peyre-Grosse, il débouche soudain sur la planèze volcanique. Un immense plateau herbeux s'étend vers le sud , jusqu'au « Puech Redoun », que les cartographes ont baptisé le Suc de Rond. Après avoir marché plein est pendant deux kilomètres, sur le territoire de la commune de Collandres, quelle n'est pas sa surprise de découvrir, du haut de modestes orgues basaltiques, tel un cimetière de géants, le village ruiné de l'Oùpilhero...
Le vieux paysan, mon guide, m'a raconté la légende de ce village mort. Autrefois, l'Oùpilhero était le royaume des serpents. Durant la belle saison, ces hôtes singuliers ne se manifestaient pas, occupés qu'ils étaient à se prélasser au soleil, musarder dans les vieux murs, ramper dans les champs en quête de nourriture, mulots ou grenouilles. L'automne venu, ils envahissaient le village. On en trouvait dans le foin des granges, sous la litières des étables, mais aussi dans les maisons. Les coffres, les vêtements, même les lits en recelaient à foison. Et il fallait les nourrir ! Inoffensifs certes, et qui n'auraient pas fait de mal à un nourrisson, ils étaient quand même bien désagréables. Ils allaient et venaient dans les demeures, comme des animaux familiers. Les habitants, qui n'avaient pas trouvé le moyen de s'en débarrasser, s'y étaient habitués et les laissaient pulluler.
Satan en prit-il ombrage ? On ne sait. Toujours est-il qu'un jour, il arriva à l'Oùpilhero, sous les traits d'un jeune et fringant cavalier. La présence d'un étranger, si somptueusement vêtu, si fier sur son alezan, eut tôt fait de rameuter sur la place la population entière. Il feignit l'étonnement devant le nombre de serpents qui hantaient la bourgade et s'écria :
– « Comment pouvez-vous supporter d'aussi vilaines bêtes chez vous ? » – « C'est que... nous ne pouvons pas faire autrement » – « Diable ! Il est pourtant si facile de s'en débarrasser à jamais ! » Et Satan dévoila son plan, qui fut approuvé d'enthousiasme, tant l'idée en était géniale, et si aisé à réaliser. Il suffisait d'introduire, dans le four préalablement chauffé à blanc, des jarres de lait. Les serpents en sont friands. Ils seraient attirés par l'odeur, s'y précipiteraient, serait rôtis. C'était l'affaire d'une heure !
Sur ces bonnes paroles, le cavalier prit congé, après que les habitants l'eussent congratulé et couvert de cadeaux. Cela ne traîna pas ! Un bûcher s'entassa bientôt devant le four. Le feu mis, une ardente chaleur commença à rayonner, fut craquer les pierres du foyer, pâlir les dalles. Deux hommes déblayèrent les tisons et les cendres, puis deux autres glissèrent les gros vases de grès, sous la voûte brulante. Sous l'effet de la chaleur, le lait déborda, répandant par tout le village une odeur de roussi.
Et les serpents d'accourir ! Ils se bousculaient, luttaient de vitesse, entraient dans le four, grimpaient sur les planches disposées en plan incliné pour leur faciliter l'accès au foyer. Ils s'y enfonçaient, dans un atroce grésillement de chair. Cela dura de longs instants. Puis le flot tumultueux des reptiles s'amoindrit, tarit enfin. La goule réunie battait des mains et dansait de joie, quand un dernier serpent, énorme, sans doute très vieux, apparut, grimpa avec peine la planche. Arrivé à la gueule du four, il se dressa et, gonflant son col, prononça ces mots :
– « Malheur à vous, habitants de l'Oùpilhero ! Avant de rejoindre mes frères, je vous prédis de grandes infortunes. Si votre village était à l'abri des épidémies, c'est à nous, serpents, qu'il le devait. Nous avions le privilège d'arrêter les contagions. Maintenant que nous ne sommes plus là, les pires fléaux, des calamités terribles, vont fondre sur vous. » Il eut encore ces paroles énigmatiques : – « A ieu ! Lo darrièro ! A ieu ! L'Oùpilhero ! » (A moi ! La dernière ! A moi ! L'Oùpilhère !)
Puis il s'élança dans le brasier. Le soir-même, les premières manifestations de l'horrible peste noire apparurent. La sombre prédiction du serpent se réalisait. Dans l'espace d'une semaine, hommes et animaux succombèrent, à une vitesse foudroyante. Rien de vivant ne resta. Depuis, les maisons se sont écroulées, le village est maudit. Seul subsiste dans la mémoire des humains le souvenir de cette affreuse tragédie. |
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